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Chapitre 4 : Régine scénariste
Jean-François

Chapitre 4

REGINE SCENARISTE



"La vérité historique, moi je la connais," dit ma copine en mettant le couvert.

J'abaissai le journal que j'étais en train de lire pour la regarder d'un air interrogateur.

"Ouais," reprit elle. "Et si l'on veut aller jusqu'au fond des choses, on s'aperçoit qu'il n'y a qu'une seule et unique vérité qui gouverne l'humanité depuis qu'il y a des bipèdes sur cette terre."

"Laquelle?"

"Le cul."

Elle me tourna le dos, pencha le buste en avant et retroussa sa jupe.

Retournant à sa cuisine, elle me lança par-dessus son épaule : "Il faut démarrer votre film sur un gros plan du cul d'Isabelle de Croye."

Je la suivis, ouvris le réfrigérateur et sortis le bac à glaçons pendant qu'elle tournait une vinaigrette.

"Scotch ou bourbon?" lui proposai-je.

"Plutôt une Suze."

"T'en as de bonnes!" Je décollai les glaçons, en mis un au fond de son verre et deux dans le mien. "Nous ne sommes pas en train de faire un film de cul. Mario adore les fessées - c'est d'ailleurs ce sujet qui nous a rapprochés - mais il ne donne absolument pas dans le porno, tu le sais bien."

Je versai la Suze et lui tendis son verre.

Elle essuya ses mains avant de le prendre : "Qui te parle de porno? Moi non plus je ne donne pas là dedans, qu'est-ce que tu crois? Bientôt il me ferait passer pour une vicieuse...Veux-tu des morceaux de gruyère dans la salade?"

"Volontiers."

Je m'installai à califourchon sur une chaise en tubulure chromée, mon bourbon favori - Old Gran'Dad - à portée de la main.

"Ce que je voulais dire," reprit-elle en versant la vinaigrette dans le saladier, "c'est qu'il faut accrocher les spectateurs dès les premières images."

"Un prof de l'IDHEC ne dirait pas mieux," approuvai-je.

Par la fenêtre je voyais notre voisine d'en face dans sa cuisine. Elle aussi tournait une salade. Samedi, elle n'était pas encore habillée à midi, un tablier rayé vert et jaune noué par-dessus sa chemise de nuit. Ma copine m'affirme qu'elle est régulièrement fessée par l'homme avec qui elle vit, un grand brun à moustache et aux dents éclatantes de blancheur qui me fait penser à Zorro. Il doit être représentant de commerce car je le vois, le matin, remplir des valises d'échantillons : "Je peux même te dire qu'elle porte parfois des culottes noires frangées de dentelle mauve, et à d'autres occasions des grandes culottes fendues de grand-mères, avec des noeuds et des volants au-dessus du genou."

Régine, reine du fantasme...

Elle part tous les matins bosser dans son atelier de dorure et de restauration de cadres anciens, là-bas dans le faubourg Saint-Antoine. Comme c'est assez loin de chez nous, elle déjeune à midi dans un Quick Lunch de l'avenue Ledru-Rollin. C'est bien rare qu'elle soit de retour avant sept heures.

Mais voyons!... elle voit la voisine d'en face recevoir la fessée.

Alors que moi, retraité, à la maison beaucoup plus souvent qu'elle, je n'ai jamais eu la chance d'assister à une scène de ce genre.

Touchons du bois : on ne sait jamais...

"Tu es trop dans l'imagination, mon chou," me gronde-t-elle en me mettant son décolleté plongeant sous le nez; "ça te coupe du réel."

Je levai mon verre : "C'est sans doute pour ça que je suis dans le ciné." Je fis tourner les glaçons et mirai le liquide ambré à contre jour.

Ma copine taillait des cubes dans une tranche d'emmenthal qu'elle venait de sortir de son emballage de cellophane.

"Je trouve le projet de Mario beaucoup trop linéaire," critiqua-t-elle.

Elle reprit le torchon propre posé à côté de l'évier, s'essuya à nouveau les mains et but une gorgée de Suze : "Il suit le roman de beaucoup trop près."

J'allongeai mes jambes de chaque côté de la chaise et posai mon menton sur le dossier : "Pourquoi crois-tu qu'il m'embauche? Ce qu'il nous a remis n'est qu'un synopsis rédigé à la va-vite, ce n'est pas du tout représentatif du film tel qu'il sera au tournage."

"Il faut faire un découpage adapté à l'écran."

"Merci de la leçon."

"Il faut partir sur une scène-choc."

"Entièrement d'accord."

"Moi je découperais le scénario en trois parties."

"C'est ce que je comptais faire."

"Je partirais du milieu du roman."

"Isabelle livrée au Sanglier des Ardennes?"

"Oui. Furieux de voir une femme lui résister, il fesse Isabelle en public, par exemple devant les troupes du duc de Bourgogne accourues pour la délivrer. Ca ferait une amorce du tonnerre!"

"Pas mal."

"L'histoire, on la présenterait ensuite sous forme de flash-backs."

"C'est une technique un peu désuète. Mais pour un film dont l'action se situe au moyen âge, oui, ça reste valable."

"Premier flash-back : les dames de Croye chez Louis XI et le projet du roi de les livrer à Guillaume de La Marck."

"OK."

"Deuxième flash-back : le retour d'Isabelle en Bourgogne et la magistrale fessée qu'elle se prend de la main de son tuteur pour avoir fugué."

"C'est bon."

"Ce que vous pouvez être casse-pieds vous les bonshommes... nous les femmes on a notre repas prêt à l'heure... et les mecs traînassent, jacassent, reprennent deux apéros, n'en finissent pas de passer à table... et après ces messieurs rouspètent si le déjeuner est froid... non mais j'vous jure... faut se les faire... bla-bla, bla-bla, bla-bla... et on dit que les nanas sont bavardes... allez ouste! à table... si le petit z'oiseau dans ton pantalon était aussi agile que ta langue, je serai une femme comblée. Mais malheureusement c'est pas le cas."

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