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Le griffon couronné - 9
Jean Francois

Les rues des tailleurs, des dinandiers, des orfèvres ont déjà leurs échoppes fermées.

Nous serpentons dans ce dédale de passages en direction de l'Hôtel de ville, poussés, on pourrait dire portés par le flux d'une foule qui devient de plus en plus compacte.

Je remarque un groupe de femmes vêtues d'un costume particulier et coiffées d'un bonnet que je n'ai encore jamais vu : un bonnet à rayures grises et noires avec un gland pendant sur le côté droit de la tête, pas tout à fait jusqu'au cou mais presque, assez semblable au couvre-chef des pêcheurs de l'Adriatique entre Chioggia et Ravenne.

"Des Slavonnes", me renseigne Pharnabase.

"Que font-elles ici?" m'étonnai-je. "Quel rapport avec vous autres vaudois?"

"Vers la fin du Xème siècle, et durant tout le XIème", résume le médecin, "beaucoup de Slavons des vallées de la Bistra et du Sannthal, fuyant la domination des envahisseurs magyars, sont venus s'installer en Vénitie et en Lombardie. Au fil des ans, un certain nombre d'entre eux ont adopté nos croyances. Aussi quand l'inquisition s'est dressée contre nous et s'est mise à nous pourchasser..."

Je désigne le ciel et j'imite, comme l'avait fait Mme Pharnabase à table, la démarche d'une grosse bête dressée sur ses pattes de derrière.

"Oui!" approuve mon guide en riant. "Plutôt que d'être passés au fil de l'épée, ou rôtis à la broche, ils ont préféré faire l'exode du Griffon avec nous. Mais, à de rares exceptions près, ils restent une communauté séparée qui ne se mélange pas à la nôtre. Leurs villages sont plus haut dans la montagne, sur les escarpements qui surplombent le Drau. L'honnêteté m'oblige à reconnaître que ce sont de remarquables alpinistes. Personne ne connaît la montagne mieux qu'eux."

Je lui fais un clin d'oeil : "Ces Slavons sont-ils aussi fouetteurs que vous ici?"

"Ha! Nous ce n'est rien à côté, mon pauvre... Ces emmerdeurs - si vous m'autorisez ce terme emprunté à votre civilisation - sont des intégristes au sens le plus rigoureux du terme. Des crieurs publics parcourent leurs villages toute la journée, rappelant les anciens interdits et annonçant les nouveaux. A peu près tout est interdit, sous peine du fouet. Le poteau de flagellation est dressé en permanence sous le chêne de la Justice. Des cinq femmes slavonnes que vous voyez là marchant devant nous, je suis bien certain qu'il n'y en a pas une seule sans marques sur les fesses."

"Par le mari?"

"Ou par l' *ishdar* - sorte de commissaire spécialement chargé de faire respecter les mille et une ordonnances sur la décence et les bonnes moeurs. Et comme, pour arranger les choses, il n'est pas rare que ces bonnes femmes tombent amoureuses de leur *ishdar* après avoir été fessées par lui, je vous laisse imaginer le sac de noeuds qui s'en suit. Entre la vendetta de la famille du mari qui veut étriper l' *ishdar*, la vendetta de la famille de la femme qui se croit déshonorée et veut tuer la brebis galeuse en son sein, la vendetta de la famille de l' *ishdar* qui veut jeter le mari au fond d'un précipice, et ceci pendant six, huit, dix générations successives, bonjour!"

"Vous n'avez pas l'air de porter ces Slavons dans votre coeur."

"En toute franchise, non. Certes, je suis contre les excès dans lesquels sont en train de sombrer les malheureuses civilisations comme la vôtre, civilisations qui sont, à mon humble avis, en pleine décadence et vont droit à la catastrophe. Excusez-moi, Jean-François, si je dis les choses comme je les pense. Cela dit, je ne cautionne pas non plus les abus ridiculement réactionnaires des intégristes. Je suis pour l'équilibre, le juste milieu, le bon sens et la raison."

"Et l'obéissance aux parents et le respect des traditions."

"Absolument."

Nous arrivons place de l'Hôtel de ville.

Des grappes humaines sont accrochées à toutes les fenêtres. Le moindre oeil-de-boeuf ou lucarne est occupé.

Quand on se trouve face à la mairie, l'école est sur la droite, sa cloche de bronze suspendue dans une amusante niche baroque, au-dessus du portail flanqué de deux cariatides, l'une représentant la Philosophie, l'autre les Sciences.

Je cherche des yeux Jusztina et ses pensionnaires. Mais la cohue est bien trop dense, je ne peux rien distinguer dans cette marée de têtes oscillant ainsi que des bouchons sur la houle.

Notre Cornélius municipal, lui, est bien visible, trônant sur son balcon, attirant tous les regards.

En fait on ne voit que lui, assis dans une posture à la fois sévère et majestueuse, sur une chaise à dossier droit tapissée de velours cerise. Le buste raide, les épaules supportant sans plier le poids des responsabilités, le regard grave et solennel, on croirait qu'il pose dans l'atelier d'un sculpteur pour une statue à la gloire des maris outragés.

Le balcon, assez grand pour y faire tenir une assemblée de notables, est ceinturé du côté de la place par une fine et élégante balustrade en fer forgé, ajourée à l'italienne. On voit par conséquent parfaitement au travers, et la foule massée au-dessous ne manque rien de ce qui s'y passe.

Au centre de cette balustrade, dans un macaron finement ciselé : le griffon couronné, dressé sur ses pattes de derrière.

Je distingue vaguement des silhouettes qui vont et viennent à l'intérieur de la mairie : un visage féminin, vite disparu, deux ou trois robes de couleurs vives...

Comme si des acteurs en coulisses observaient furtivement la salle quelques minutes avant la levée du rideau.

Deux tourterelles roucoulent sur le toit.

Je regarde fixement la cloche : pour l'instant elle ne bouge pas, sa chaîne toujours amarrée au crochet scellé dans le montant de la porte.

"Aah ! !"

Ce cri profond, émerveillé, jaillit de toutes les bouches de toute cette multitude pour saluer et admirer l'entrée en scène de Jussade.

"Aah ! ! !"

Exhalé par mille poitrines.

Seul Cornélius demeure impassible.

Mon regard va de Jussade à la chaîne de la cloche.

Sachant qu'elle est, bien plus encore que son mari, la vedette de cette scène à forte charge émotionnelle et affective, l'épouse du maire n'a rien négligé des préparatifs et préliminaires : sa toilette pour recevoir la correction maritale publique est réellement à couper le souffle.

Bon dieu que Jussade est belle, là-haut sur ce balcon italien marqué du Griffon, regardant, les pommettes rouges et les cils battants, son mari qui va la fesser.

Mince et très droite, son buste et sa taille, sous sa robe, sont sévèrement baleinés de bois dur et métal, dans le corset serré à crans qu'on appelait dans les années 1630-1650 un *corps de fer*.

Par dessus ce corset qui lui donne des sveltesses de libellule, Jussade "estoit richement accoustrée d'une robe de satin rouge de Florence aux houssures de drap d'or à cordelières montées sur haquenées dont la plupart estoient de tissages d'or et d'argent, enrichies de passements, guimpeuses, recaneures et riches broderies, ayant chacune d'icelle triple rangée de pierres et perles en grand nombre et grand prix. La traîne de ceste robe estoit fourrée de martres et hermines sans compter moultes inventions coquettes et ornemens."

Le cou gracieux de Jussade et la naissance de sa divine gorge sont encadrés par une large fraise élisabéthaine de dentelle à résille, ouverte sur le décolleté et qui se déploie en éventail derrière la tête.

Ses cheveux, finement poudrés d'une impalpable poussière d'or, sont crêpés et dressés en pyramide sur un moule d'osier torsadé. Dans ce dôme du plus saisissant effet, ses habilleuses ont piqué des épingles dont les têtes, de différentes formes et grosseurs, sont des pierres précieuses et semi-précieuses couvrant toutes les nuances du rouge pour s'assortir à la robe : rubis, grenats, escarboucles, corindons.

Sortant difficilement de l'envoûtement où son apparition nous a tous plongés, je la regarde en essayant, si toutefois c'est possible, d'être objectif.

Est-elle, en cet instant de discipline conjugale, au su et au vu de la ville entière, soumise, mortifiée, déconfite?

Dans ses petits souliers...

On pourrait presque le croire.

Par contre je trouve, personnellement, qu'Umberto Renzzi n'est pas très convainquant dans son rôle de mari sévère.

"COUPEZ!"

Mario bondit hors de son fauteuil pliant comme un diable hors de sa boîte.

"COUPEZ!... Coupez-moi ça, bon dieu!"

La script girl accourt.

Les machinistes éteignent les projecteurs, allument des cigarettes et se mettent à discuter entre eux.

Umberto Renzzi (Cornélius) se penche au balcon et commence à s'engueuler avec Mario.

Alessandra Christopoulos (Jusztina) tente de calmer le metteur en scène.

Toujours engoncée dans sa prodigieuse robe élisabéthaine hérissée de dentelles et pierreries, Jussade vient me rejoindre.

"Il commence à sérieusement me courir sur la rondelle, le Mario."

Je hausse les épaules : "T'en as rien à foutre. Tu es payée."

"Y'a pas que le fric. J'ai une réputation à soutenir. Cinq fois qu'il nous fait recommencer cette scène du balcon... CINQ FOIS... Dans une chaleur à crever. En se barricadant la nuit pour que les gaspards nous bouffent pas les doigts de pied."

Jussade pousse un cri en me montrant le mur de l'école : "Tiens! Regarde là-bas!"

Sur le faîte du mur, un *gaspard*, comme dit Jussade, nous observe en lissant ses moustaches.

Pour faire réaliste, Mario a lâché dans les décors imitant une ville médiévale dix cages de gros rats noirs achetés au muséum d'histoire naturelle de Turin.

Prenant Jussade par le bras, nous enjambons des forêts de fils électriques, contournons des groupes électrogènes, nous faufilons sous les perches des micros.

Sur des ardoises, sur des panneaux d'informations... tout autour de la place... sur des banderoles tendues entre les pieds des projecteurs... peint au pochoir sur les malles contenant les accessoires... partout on lit : LA GRIFFON COURONNE - un film de Mario Dellamare.

De la place au balcon ça chauffe :

"Tu te fous de moi, Umberto. T'es con ou quoi?... Regarde-toi, espèce de minable... Quand je pense que c'est à moi que tu dois ta carrière. Je te demande d'être un mari qui va fesser sa femme... Du nerf! De l'émotion, bordel!... De la prestance pour impressionner Jussade... Tu es figé, bloqué, inhibé... Tu ne participes pas à l'action... On dirait Cicéron siégeant au sénat. Et un Cicéron de quatre-vingt berges qu'a plus de couilles au cul."

Il est parfaitement exact que Mario Dellamare a lancé Umberto Renzzi dans des reconstitutions historiques dont il a fait sa spécialité : Renzzi a été, sous la direction de Dellamare, Michel Ange, César Borgia, Lorenzaccio, le duc de Guise, Vasco de Gama, Léonidas, un doge de Venise, Charles Quint, Pic de la Mirandole, Fra Angelico, un juge anglais au procès de Jeanne d'Arc...

Du haut de son balcon, rouge de colère, Renzzi n'est pas plus avare de paroles et de gestes que l'apoplectique et bedonnant metteur en scène : "Ras l'bol... Ras l'bol t'entends, Mario... Jusque là j'en ai de tes conneries... JUSQUE LA ! !... Nous faire bouffer du lard moisi sous prétexte de nous plonger dans l'ambiance... Ta place elle n'est pas à Cinecittà, mon pauvre Mario, elle est dans une cellule capitonnée... Avé la camisole de force... La camisole que j'te passerai moi-même avec un de ces plaisirs!... Ah! caro mio... un de ces putains de plaisirs, je te dis que ça! Tu veux qu'on s'explique... Attends mon cochon, je descends... Ah! Oh!... Les gars... Vite!... Retenez-moi avant que je fasse un malheur."

Les laissant se disputer, leurs bras comme les ailes d'un moulin à vent, nous sommes allés, Jussade et moi, boire un dry Martini sur la place du Pilori.

FIN

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