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Le griffon couronné - 8
Jean Francois

Arrivés dans la boutique, une surprise nous attend : aucune robe bleu pervenche n'est visible nulle part.

Nous avons beau inspecter les recoins, derrière le râtelier des strappes, contourner les longues chevelures frémissantes des chats à neuf queues, nous frayer un chemin dans la jungle des bambous et cannes diverses... Pas de Gyulà.

Pourtant il n'y a pas de doute : c'est bien dans cette échoppe, à l'enseigne d'un garçon roux d'une dizaine d'années fouetté par sa maman, que nous l'avons vue entrer quelques instants plus tôt.

Il y a là un couple entre trente-cinq et quarante ans, certainement père et mère, qui examine avec attention les bacs à verges aux différentes étiquettes : *verges de ruisseau*... *verges des landes*... *verges de bouleau*... *verges de conifère*... *verges de montagne*... *verges de buis (recommandées pour chasser les mauvais instincts)*...

Une puissante femme de la campagne, en bonnet écru et tablier bleu, soupèse une paddle du plus menaçant aspect, la montrant d'un air de triomphe aux deux marmots pleurnichards pendus à ses jupes.

Mais d'institutrice : point.

... Quand tout à coup le crépitement franc et rythmé d'une fessée bien administrée retentit dans l'arrière boutique.

La commerçante sort de derrière sa caisse pour venir vers nous.

Son mari l'accompagne, tout sourire.

"Bonjour docteur... Bonjour messire... Quel bon vent vous amène? Le noble étranger aurait-il besoin d'instruments de correction à ramener dans son pays? Un bon martinet signé Uiida, notre meilleur fournisseur depuis que le père Lemmerstein a pris sa retraite... Vendu avec certificat d'origine... Peau de bouquetin de la Jungfraü garanti... Regardez-moi ces couleurs, teintures naturelles en cuves, manche garance et lanières vertes, manche noir et lanières jaunes... manche bleu, lanières grises... Café au lait/capucine, Noisette/rouille, Mauve/amarante... Des fouets de toute beauté... Palpez-moi ces cuirs, messeigneurs... Et inusables... Trouverez jamais mieux nulle part... A moins que messire Jean-François, car nous connaissons tous maintenant le vénérable nom du seigneur étranger, béni soit le Très-Haut pour son miraculeux sauvetage, à moins, donc, que le seigneur ne préfère une canne d'importation... Nous en avons des superbes... Bois des îles, rotins de Ceylan et de Calingapatam, bambous de Pakhoï, de Than Hoa, de Kioung-Tchéou, bambous rouges de Madoéra, noirs de Sindangbarang, violets de Bamjaewang... J'ose dire... Notre vieille maison... Instruments de correction de père en fils... Cinquième génération... Passionnés par notre métier... Spécialisés dans le meilleur."

Pharnabase met fin à son discours : "Merci, Tzabadzios, mais nous n'avons besoin de rien aujourd'hui. Nous sommes entrés dans ton magasin parce que nous avions cru y voir entrer Gyulà."

Mme.Tzarbadzios ourle ses gencives pour découvrir une double rangée de dents gâtées. Elle désigne du doigt une porte du fond : "Elle est là."

C'est derrière cette porte que retentissent les claques sèches, accompagnées de gémissements, de cris et pleurs.

"Gyulà est notre future belle-fille", nous apprend la commerçante. "Les fiançailles seront célébrées officiellement la semaine prochaine. Vous êtes naturellement invité, docteur... Avec messire Jean-François, bien sûr. Ce sera un grand honneur pour nous." Elle en larmoie de vanité : "Un très, très grand honneur!"

Pharnabase fait "non" de la tête.

"Moi j'y serai. J'aurai grand plaisir à féliciter les fiancés, je pense qu'en choisissant Gyulà votre Mihàly a fait un heureux choix." Il pose sa main sur mon épaule. "Par contre Jean-François sera reparti. Nous le reconduisons dans son monde après-demain."

Le marchand de fouets et son épouse me regardent d'un air navré.

La correction prend fin dans l'arrière boutique d'où ne sortent plus que des sanglots, entrecoupés de reniflements et de hoquets.

"Plus tôt ils mettent en pratique la discipline conjugale", nous glisse la femme avec un sourire pincé, "mieux leur ménage partira d'un bon pied, n'est-ce pas?"

Pharnabase approuve d'un hochement de tête.

"Auprès de Jusztina, Gyulà a été à bonne école", renchérit le bonhomme.

"Certes!"

L'institutrice apparaît, sortant de derrière le rideau serré des chats à neuf queues suspendus dont les lanières multicolores s'écartent pour la laisser passer, à la manière de ces rideaux de perles utilisés dans les pays méditerranéens pour garder les mouches dehors. Son front est tout plissé, ses sourcils froncés. Elle essuie nerveusement ses mains sur le devant de sa robe.

Son visage s'éclaire en nous apercevant. Elle vient au-devant de nous, joyeuse :

"Docteur Pharnabase... Messire Jean-François... Oh! comme je suis contente de vous voir ici. En fin d'après-midi, après la fessée de Jussade, je m'apprêtais à aller chez vous, docteur, pour vous annoncer..."

Elle baisse les yeux, rougissante.

"... Tes fiançailles", enchaîne le médecin. Il lui passe un bras autour du cou, la regarde avec tendresse.

"Oh!" Elle menace les commerçants du doigt : "Alors comme ça vous avez vendu la mèche. Ce n'est pas bien du tout, papa... C'est très mal, maman... Gyulà est très fâchée. C'était à moi d'annoncer cet événement important au docteur et à son ami étranger.

Les futurs beaux parents prennent un air penaud.

"Où est donc l'heureux élu?" demande Pharnabase.

"Dans l'arrière boutique."

Elle se tourne vers les chats à neuf queues et appelle : "Mihàly!"

Silence.

L'institutrice, agacée, reprend un ton au-dessus : "Mi-hà-ly!!"

Tous les yeux sont fixés sur le rideau de lanières au fond du magasin.

Un fouet, deux fouets commencent à bouger.

J'ouvre la bouche toute grande de saisissement.

Nous voyons apparaître un mignon du temps d'Henri III.

... Un mignon déculotté, ses grègues à mi-cuisses.

... Un mignon en larmes, tenant ses fesses à deux mains.

"Tu ne réponds plus quand je t'appelle?" lui lance sévèrement sa fiancée.

"Si... chérie."

"Peut-être te faut-il une deuxième fessée pour bonne mesure, administrée cette fois devant tes parents, le docteur et le noble étranger? Hein? C'est ça que tu veux?"

"Non... chérie."

"Oui chérie... Non chérie... Tu n'as rien de plus intelligent à dire? Le docteur Pharnabase et messire Jean-François vont penser que j'épouse un imbécile... Tu crois que ça me fait plaisir? Tu crois que je vais tolérer ça longtemps?"

"Non... chérie."

"Le voilà qui recommence! Tu as décidé de me faire damner aujourd'hui, ou quoi?"

Le fils des boutiquiers me paraît avoir quelques courtes années de moins que Gyulà : je lui donne vingt-et-un, vingt-deux ans...

Même dans la population grouillante et bigarrée de cette ville étrange, le jeune et beau Mihàly ne passe pas inaperçu, et de loin...

Une moustache noire dressée au fer barre son visage comme les ailes déployées d'une mouette.

Il est peigné "aux enfants d'Edouard" d'une frange sur le front, les cheveux teints en bleu vif.

Délicatement fardé de poudre mauve, les larmes qui coulent en rigoles le long de ses joues ont dilué la couche de fard en y creusant des sillons bleuâtres, marron, noirs.

Cet étonnant jeune homme est parfumé au *ris de guenon*, mélange subtil de civette, de frangipane et d'ylang-ylang.

"Montre ton derrière, Mihàly", ordonne l'institutrice.

Les pleurs redoublent, mais le fiancé obéit sans discuter. Il nous tourne le dos, ses grègues de brocard aux genoux, et enlève de ses fesses châtiées, sur lesquelles il les tenait plaquées, ses mains gantées de canepin jaune serin, appelé aussi *cuir de poule*, qui est l'épiderme aminci à l'extrême du chevreau.

Oui, c'est rouge - bien rouge!

Aussi rouge que ses bas de soie à jarretières croisées, appelées ainsi parce que le ruban encerclant le mollet est croisé derrière la jambe, puis ramené devant et noué sous le genou.

"Voici Mihàly-les-fesses-rouges", annonce Gyulà en riant. "Dites, monsieur... Allez... dites-le! Dites pourquoi votre fiancée a été obligée de sévir et de vous administrer une fessée?... Une sévère fessée... Une fessée qui laisse la croupe de monsieur Mihàly de la couleur d'une grosse pivoine épanouie... Allez, allez!... Plus vite que ça!"

L'institutrice s'empare d'une paddle en bois fruitier exposée à portée de sa main, l'abat avec un *FLAC* retentissant en travers du derrière déjà sérieusement tuméfié.

"Aaaagh ! ! !"

Mihàly saute d'un pied sur l'autre et tente en vain de se dérober.

"Dites, monsieur."

"Parce... que..."

*FLAC* ! ! !

"Oooooohhh ! ! !... Non ! !... Plus ma chérie... Je t'en supplie ma chérie... Plus la paddle!"

"Alors dis au docteur et à messire Jean-François."

"Parce que... je me suis touché."

"Touché quoi, Mihàly?"

"Un endroit qui... qui... que l'on ne doit pas toucher.

"Pourquoi t'es-tu touché à cet endroit honteux, Mihàly?"

Le fils des boutiquiers fond en larmes à nouveau et bredouille : "Parce que j'avais... trop envie... trop envie de toi, mon amour!"

"Envie!"

Gyulà nous prend à témoins, ricanante : "Voyez-vous ça... Monsieur fait ce dont il a envie... Même si c'est sale... Même si c'est mal... J'ai envie. Par conséquent je le fais. Je n'obéis qu'à mon bon plaisir. Seulement le résultat c'est une fessée en règle administrée par sa fiancée... N'est-ce pas Monsieur-J'ai-envie... N'est-ce pas Monsieur-Je-ne-sais-pas-attendre... Une fessée dont toute la ville parlera demain... Une fessée qui sera suivie de quoi, Monsieur-le-Libertin?"

*FLAC* ! ! !... *FLAC* ! ! !... *FLAC* ! ! !...

"Aaaaaagggghhhhhh ! ! !"

Trois coups de paddle à toute volée.

Mihàly hurle : "Suivie du caleçon de correction!"

"Exactement. Le caleçon doublé de crin. Que je vous mettrai en rentrant. Et maintenant au coin... Au coin avec vos grègues et vos caleçons abaissés autour des chevilles, Monsieur. Dans ce coin là-bas. Et tout de suite!"

Les yeux hors de la tête, le visage congestionné, le père du puni regarde sa future belle-fille avec des yeux enamourés.

Sa femme s'approche de nous pour nous susurrer sur un ton de confidence : "C'est une chance inespérée que notre pauvre Mihàly soit tombé sur une femme comme Gyulà. Il n'a pas un mauvais fond, mais c'est un faible, un mou, terriblement influençable... Elle va enfin le dresser comme il faut."

Laissant son fiancé en pénitence au coin, l'institutrice prend congé : "Il faut que je me sauve. C'est moi qui suis chargée de sonner la cloche pendant la fessée de Jussade."

"Pourquoi Gyulà?" m'étonnai-je auprès de mon ami le médecin. "N'avez-vous pas des bedeaux, des sonneurs ici?"

"Bien sûr que non."

Alors je réalise soudain que, au cours de ma visite guidée, aussi bien dans la ville haute que dans celle d'en-bas, à aucun moment je n'avais vu d'église ou de temple.

"Non", répéte Pharnabase. "L'école est mitoyenne à la mairie. Et c'est la cloche de l'école qui va sonner tout au long du châtiment de Jussade, celle que sonne plusieurs fois par jour Gyulà pour faire entrer et sortir ses élèves. Nous autres, vaudois, nous ne construisons pas de lieux de culte, parce que pour nous Dieu est partout présent, tout au long de notre vie, jusque dans nos actions les plus insignifiantes. L'idée d'une église, d'une synagogue ou d'une mosquée est pour nous une aberration."

On s'agite dans la rue.

Les commerçants accrochent des volets de bois devant leurs étalages.

Des chiens errants se poursuivent en jappant.

Des familles se dirigent vers la place de l'Hôtel de ville.

"Allons-y", me dit le médecin. "Ca va être l'heure."

A suivre...

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