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Le griffon couronné - 7
Jean Francois

Descendant sur le confluent de la Virbrock et du Drau par des sentes en zigzag et des escaliers de pierre aux marches usées, souvent l'un derrière l'autre, côte à côte quand la largeur du chemin le permet, j'émets, en pesant mes mots, quelques timides remarques concernant le régime auquel sont soumis les pensionnaires de Jusztina punis de cachot : "Je peux à la rigueur comprendre l'usage des châtiments corporels. Après tout ils font partie intégrante de votre manière de vivre, comme ce fut d'ailleurs le cas chez nous il n'y a encore pas si longtemps. Et comme vous les appliquez systématiquement à tout le monde, garçons et filles, jeunes et moins jeunes, nobles et roturiers, sans distinction ni restriction, on ne peut pas vous taxer de favoritisme." Je ne parviens toutefois pas à dissimuler complètement mon sourire : "Vous pratiquez la fessée égalitaire dans son sens le plus démocratique qu'il soit!"

L'escalier, assez large à cet endroit, fait un coude. Nous faisons une pause sur ce palier, adossés à la balustrade à côté d'une colonne corinthienne, seul vestige d'un édifice aujourd'hui disparu. Pharnabase en profite pour ôter ses lorgnons, les mirer et les remettre.

"Honnêtement, docteur, pensez-vous en tant que médecin qu'il soit bon de faire jeûner des adolescents, à un âge où ils ont, au contraire, besoin d'une alimentation riche et équilibrée pour grandir et se fortifier?"

Pharnabase soulève son tricorne pour gratter ses rares cheveux : "Je vous répondrai deux choses. D'abord que, si la malnutrition chronique a des effets néfastes sur la santé, comme vous le signalez fort justement, un jeûne de quelques jours, voire de quelques semaines est au contraire salutaire par ses effets purificateurs. C'est un nettoyage en profondeur de l'être humain, au physique comme au moral. Toutes les religions le savent, qui prescrivent des jeûnes rituels à certaines périodes de l'année. Beaucoup de gens ici, à commencer par moi-même, jeûnent une ou deux fois l'an. Ensuite, concernant les pensionnaires de la maison de correction, qui sont effectivement des adolescents, pour eux le jeûne n'est que partiel, et j'ai tenté du mieux que j'ai pu de le rendre aussi équilibré que possible, sans évidemment lui faire perdre son aspect coercitif. C'est à moi que Jusztina a demandé de composer le régime de rigueur. N'oubliez pas que la plupart des enfants sont gourmands. En ce sens la privations de bonnes choses à manger est déjà une sanction efficace. Je connais des enfants qui, si le choix leur était donné, préféreraient la fessée à la privation de dessert. Mais descendons, s'il vous plaît, sinon vous n'aurez le temps de rien voir avant trois heures."

Deux hommes qui montent vers la ville haute nous saluent bien bas, balayant les marches de leurs chapeaux à plumes.

J'apprends ainsi la composition, sévère certes, mais qui n'a cependant rien d'inhumain ni de cruel, du régime de rigueur appliqué aux punis de cachot :

Lundi : pain et eau à volonté.

Mardi : 100gr de pain et une petite carafe d'eau.

Mercredi : jeûne complet.

Jeudi : 100gr de pain et une petite carafe d'eau.

Vendredi : pain et eau à volonté.

Samedi : brouet d'orge sans sel.

Dimanche : trois repas normaux.

L'exercice n'est pas non plus oublié. Deux fois par jour, les punis sortent de leur cellule pour :

En milieu de matinée : faire une heure de culture physique intensive.

Dans l'après-midi : frotter les parquets à la paille de fer ou, sous bonne garde, monter des seaux d'eau depuis la rivière jusqu'aux *Cavernes*. Cette dernière corvée réservée aux grands de plus de quinze ans.

Nous arrivons sur les quais de la Virbrock, une centaine de mètres en aval du confluent où des femmes lavent leur linge, agenouillées au bord de l'eau.

J'esquisse un geste fataliste, montrant que ni je n'approuve ni ne désapprouve : "Ce n'est pas à moi de critiquer vos us et coutumes." J'adresse un clin d'oeil à mon ami le médecin : "A moins que vous ne vouliez de moi au conseil communal?"

"Surtout pas!" s'esclaffe Pharnabase. "Tout mais pas ça! Nous faisons au contraire tous nos efforts pour nous préserver de la contamination qui pourrait venir de votre monde. Vous, mon cher, membre de notre conseil communal?... Pourquoi-pas maire, pendant que vous y êtes!"

"Ma foi... J'envie assez Cornélius. Je me verrais bien fessant ma doulce moitié en public sur le balcon de l'Hôtel de ville."

"Si nous passons notre temps à bavarder, vous ne verrez rien du tout, parce que nous arriverons en retard pour la fessée de Jussade."

Sur le quai où nous avons abouti, au bas des escaliers, la rivière, salie par les eaux ménagères qu'y déversent une multitude de rigoles et caniveaux, entraîne dans son courant des paquets de mousse roussâtre entremêlés de détritus de toute sorte.

Une famille de ragondins nage allègrement parmi ces immondices, la mère poussant de temps en temps un cri pointu pour rallier sa progéniture.

Un pont assez large enjambe la Virbrock de ses quatre arches en arc brisé, leurs piles sculptées d'avant-becs représentant des figures grotesques.

Nous nous garons d'un saut de côté pour éviter deux portefaix qui roulent des tonneaux en courant à toute vitesse.

Toute une flottille d'embarcations diverses encombre les berges. Bateliers, débardeurs, ouvriers du port, mariniers, coursiers, agents des maisons de commerce se pressent, se bousculent dans un brouhaha de cris et d'appels.

Ce que l'on pourrait appeler le centre-ville s'étend, ou plus exactement se contracte, se resserre, se love comme un animal dans sa tanière sur la rive droite de la Virbrock.

En m'y plongeant à la suite de mon guide, j'ai une première réaction d'angoisse incontrôlée, je l'avoue. Ici ce ne sont plus les intérieurs confortablement bourgeois, les fenêtres à vitraux, les tables chargées de victuailles, les vins dorés dans des verres à pied de Franz Hals, Aadrian Brauwer, Johannes Rothenhammer, Holbein le Jeune...

Ici ça sent le rance et le moisi, le chou bouilli et le graillon.

Des lividités putrides suintent des murs de torchis.

Ici des animaux à fourrure rase, dont on ne sait très bien s'ils sont des chats, des rats ou des taupes géantes - peut-être un croisement des trois? - arpentent, le museau dans la fange et se sautant à la gorge quand ils se rencontrent, les infects ruisseaux côtiers, creusés à même le pavé, où le ruissellement des toits se mêle aux eaux de cuisine et aux écoulements des latrines.

Sous les encorbellements anarchiques des étages en équilibre instable, les sombres et humides rez-de-chaussée lancent au-dessus des passants leurs enseignes grinçantes, peinturlurées d'images crues, accrochées par deux chaînes à une potence de fer fichée dans le mur.

Ici une taverne. Là un tapis franc.

L'étal de pierre d'un boucher où s'égouttent des quartiers de viande saignante, des agneaux, des chevreaux pendus par les pattes arrière à des crochets rouillés... Aussi une carcasse qui m'a tout l'air d'être un chien.

De l'aube à la tombée du jour, marchands ambulants et petits métiers de la rue font leur ronde affairée. De places en ruelles se croisent leurs cris retentissants : "Qui a à moudre?" - "Chapiaux! Chapiaux!" - "J'éclaircis pots d'étain" - "Qui vend vieux fer?" - "Qui vend vieux pots?" - "La bûche bonne! A deux kreutzers vous la donne."

Une pachydermique commère, l'oeil gauche voilé d'une taie laiteuse, balance de sa fenêtre une cuvette d'eau sale que nous évitons de justesse.

Voici la place du Fouet Marital.

En son milieu se dresse une statue grandeur nature représentant, en pierre blanche des *Cavernes*, une femme d'une trentaine d'années en train de se faire vigoureusement balayer l'arrière train à l'aide d'une longue et certainement piquante poignée de verges, de la main d'un bourgeois en pourpoint et chapeau plat qui ne semble pas, mais alors pas du tout plaisanter!

Sur le socle de la statue sont gravés ces vers en lettres dorées à la feuille :

Chacun doit à sa femme amour et complaisance;
Mais quand elle en abuse et prend trop de licence;
Le fouet marital devient alors nécessaire;
Pour amener la dame au repentir sincère.

Le quatrain est signé *Mme.Epicharis*

"Une femme de lettres locale qui a eu une certaine renommée au siècle dernier", me renseigne Pharnabase. "On l'avait surnommée *la Calliope vaudoise*. Passionnée de fessées, elle en mettait dans tous ses écrits, se faisait fouetter par ses amants, voyageait dans tout le pays pour donner des conférences sur la fessée, visiter des écoles, parler fessées avec les institutrices, les mères de famille, les magistrats. On dit qu'elle a servi elle-même de modèle pour cette statue dans l'atelier du sculpteur Fenaroli, qui la fessait d'importance chaque fois qu'elle ne gardait pas bien la pose."

La tour de l'horloge est bien sûr incrustée des deux cadrans classiques, dont j'avais déjà vu un exemplaire dans la salle à manger du médecin : un cadran indiquant l'heure de la journée; l'autre immobilisé sur *l'heure du Griffon*.

D'autres places, certaines minuscules, ont en leur centre une fontaine ou un arbre rachitique.

La Maison des corporations a un bel escalier extérieur, avec des rampes droites que supportent des pilastres en bois tourné.

La place du Pilori.

Le pilori carré est à quatre places, dont deux seulement sont occupées. Une femme et un homme font face aux passants, le cou et les poignets prisonniers du carcan cadenassé. Un écriteau posté devant chacun - que le médecin me traduit - résume la faute commise.

La femme est une crémière qui a mis de l'eau dans son lait; l'homme, un rouquin aux dents en éventail et à l'air niais, s'est fait arrêter par le guet pour tapage nocturne.

L'effet infamant ne doit pas être très grand car les condamnés n'ont pas l'air de prendre la chose trop au tragique. Leur visage est placide, résigné, un peu bovin. Quant aux passants, ils vont, viennent, vaquent à leurs occupations en ne jetant qu'un coup d'oeil distrait au pilori, voire même en ne le regardant pas du tout.

Un inextricable dédale de venelles, passages, cours, cul-de-sac serpente et s'entrecroise entre la place du Pilori et le quai des Tanneurs, lequel "quai" est plutôt une enfilade hétéroclite de cabanes sur pilotis, reliées entre elles par des passerelles bordant le Drau - le torrent n'étant plus à cet endroit qu'un cloaque d'où se dégagent les remugles pestilentiels des monceaux de peaux entassées, attendant d'être mises à macérer dans les bains d'alun et de tanin.

Tournant à gauche au bout du quai des Tanneurs, c'est à dire tournant le dos au Drau pour revenir vers la Maison des corporations, on rencontre la *Fontaine des Femmes Fessées*.

C'est une fontaine toute simple, sans monument ni colonnes, l'eau jaillissant dans un bassin surmonté d'une stèle en granit.

Sur cette stèle : un bas relief représentant, une fois de plus, la correction conjugale.

Du bassin part une rampe d'écoulement. Le long cette rampe, longue peut-être d'une quinzaine de mètres et large de soixante centimètres environ, ont été aménagées des cuvettes peu profondes, ou plus exactement des bidets servant de bain de siège. Je compte dix de ces bidets alignés les uns à côté des autres. C'est là, m'explique Pharnabase, que par les tièdes soirées d'été, les épouses qui ont reçu le fouet marital viennent baigner et rafraîchir leur croupe endolorie. Leurs cottes troussées, assises en rang d'oignon, le derrière dans l'eau bienfaisante, elles échangent leurs doléances. Et parlent aussi parfois, à mots couverts, avec des sourires entendus, de leur plaisir d'avoir pour époux un homme autoritaire qui sait leur montrer, sans tergiversation ni ambiguïté, qui porte la culotte dans le ménage...

Traversant ce secteur délimité au nord par le Drau, à l'est par la Virbrock, au sud par la place du Pilori, à l'ouest par la pente inhabitée de la montagne qui grimpe par des pierriers abrupts jusqu'aux anciennes mines argentifères romaines, je me dis, mi-ému, mi-amusé, que mes lointains ancêtres se sont agités dans un quartier semblable à celui-ci, y ont marchandé leurs emplettes, ont discuté de la dernière ordonnance royale, se sont fait la cour, ont trinqué au-dessus d'un tonneau, ont eu leur bourse coupée par un tire-laine, ont appelé au secours les archers du guet, ont sûrement fessé quelque servante ou maîtresse...

La rue des ferblantiers, des dinandiers, des cordonniers, des tailleurs, des tisserands, des chapeliers, des potiers, des forgerons, des bijoutiers, des écrivains publics, des menuisiers, des étameurs, des éleveurs de vers à soie, des fileuses, des épingliers-grillageurs, des boutonniers, des céramistes...

La rue des horlogers où des artisans d'art fabriquent ces curieuses pendules et horloges à double cadran. Il y en a de superbes, coûtant mille thalers.

Impasse des fripiers où nous devons nous faufiler sous l'amas de robes, houppelandes, casaquins,, basquines, boléros, tuniques, bavettes, béguins que les commerçants suspendent de plus en plus loin en avant de leur étalage, jusqu'à boucher le passage.

Cour des poissonniers où prévaut l'odeur alcaline de marée...

Cul de sac des charcutiers où nous naviguons parmi les pâtés en croûte, hures aux pistaches, galantines au vin blanc, aux olives, boudins, andouillettes, choucroutes, saucisses fumées, jambons de montagne...

Rue des sorciers, anciennement rue des Enfants-Bouillis.

Ici l'on trouve à profusion, dans toutes les officines, de vieux grimoires, le *Grand Albert* (version intégrale à quatre-cents thalers, mais il en existe d'innombrables résumés coûtant entre cinquante et cent kreutzers), les recettes de Mamie-Manche-Balai : une racine de mandragore pilée avec de la bave de crapaud la nuit où un père a commis l'inceste avec sa *fille d'en-d'sous*, celle qui vient juste derrière l'aînée.

Les enseignes représentent des séphiroth, des sphères d'Astarté, des glaives flamboyants, des Alpha et des Bêta, des archanges, des mages et des singes à lunettes.

"Voulez-vous devenir sorcier?" me demande Pharnabase.

Je le regarde.

Très pince sans rire il me sort : "La méthode pour y parvenir est d'une simplicité enfantine, c'est le cas de le dire."

Dans l'une des officines de cette rue consacrée à la sorcellerie et aux sortilèges, il potasse, sous les yeux intéressés du commerçant, une copie, d'ailleurs fort bien faite, et naturellement très chère, d'un papyrus attribué à l'Hermès Trismégiste.

Pharnabase poursuit, apparemment sérieux comme un pape : "Il suffit de se frotter le corps avec la graisse d'un enfant arraché du ventre de sa mère avant le terme naturel. Le foetus est découpé en morceaux, mis à bouillir à feu doux dans une infusion d'assa foetida et d'euphorbe épurge. Sa graisse est recueillie dans des vases fermant hermétiquement que l'on va enterrer au pied d'un calvaire chrétien sur lequel on crache huit fois. Lorsqu'on veut s'en servir, sur le coup de minuit, quand tout le monde dort, celui qui veut devenir sorcier doit aller à un carrefour, et là s'enduire de cette graisse en disant :

Par sus bis et par sus bas
Par sus la ch'minée je m'en vas
Jusqu' dans la maison du démon
Où tous les compagnons y sont.

Nos regards se croisent. Et je détourne le mien, sachant que je ne gagnerais pas la partie. Sachant que toute discussion sur ce sujet est inutile puisque la pensée de ces gens est totalement différente de la mienne, avec leur théorie de lutte quotidienne, permanente, de chaque instant contre ce qu'ils appellent le mal - le MAL - avec un si grand M qu'on pourrait l'écrire en lettres d'or au-dessus de chaque porte, sur chaque enseigne de boutique, sur la façade des monuments publics de leur ville.

L'écrire dans le ciel, comme leur Griffon.

L'ange du Bien contre Lucifer cornu.

Un combat qui dure depuis la nuit des temps. Et qui, pour ces anabaptistes, continuera jusqu'à la fin du monde.

"Nous voici arrivés à la rue Fouettard", me dit mon guide.

Je m'en serais douté car les enseignes sont parlantes : certaines par des dessins réalistes, d'autres en caricature, toutes peintes de couleur vive et fraîchement lavées chaque matin, montrent des filles et des garçons de tous âges, du blondinet de cinq ou six ans à la belle et grande jeune fille de dix-huit printemps, la bouche ouverte et lançant leurs jambes dans le vide, qui sous le bras d'un papa, qui sur les genoux d'une maman ou d'une gouvernante, d'autres au coin, culotte autour des chevilles ou jupe épinglée sur les épaules, quelques uns avec un écriteau dans le dos... Et les fesses sont vermillon, grenat, pourpre, carmin, incarnat... Et les lanières des martinets voltigent, et les strappes dansent, et les verges labourent des derrières crispés, et les rotins et bambous s'abattent en rythme accéléré.

"C'est Gyulà là-bas!" s'exclame Pharnabase.

Il me montre une jeune femme en robe bleu pervenche, coiffée d'un bonnet de velours d'où s'échappent en cascade ses cheveux blonds. Je reconnais effectivement l'institutrice que nous avions rencontrée chez Jusztina. Arrêtée devant une échoppe, elle palpe les lanières des martinets suspendus à l'étalage.

"Elle va certainement faire sa commande de verges fraîches," me dit le médecin. Il me prend par le bras et m'entraîne au milieu des passants. "Venez, elle aura plaisir à vous revoir."

Nous dirigeant vers la boutique où Gyulà vient d'entrer, nous croisons le crieur des trépassés qui agite sa sonnette et donne les noms des décédés du jour, conviant les habitants à venir nombreux à leurs funérailles.

A suivre...

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