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Le griffon couronné - 6
Jean Francois

"Si! Si! Entrez donc..." La directrice nous encourage du geste à pénétrer à sa suite dans le cachot. "Plus un garnement est entêté et rebelle, plus il est important de vaincre ses résistances en rendant son châtiment le plus spectaculaire possible. Dans mon combat quotidien contre le mal, puisque tel est le rôle que m'a assigné la communauté, l'humiliation est une de mes armes favorites." Elle se penche sur la planche où l'adolescent puni est couché sur le ventre. "N'est-ce pas, maître Jacobus?"

"Ou... oui!"

"Oui qui?"

"Oui, Madame."

"Montrez-nous donc vos grosses fesses, maître Jacobus... Vos grosses fesses de méchant garçon gras et fort... Que le docteur et son ami étranger puissent constater dans quel état les ont mises les corrections répétées que vous m'avez obligée à vous administrer... à vous administrer deux fois par jour... le matin au réveil et le soir avant de vous endormir. Allez, maître Jacobus... Vous savez que je n'aime pas attendre... Ces fesses tout de suite!"

Le puni est étendu sur une planche lisse, sans même le léger adoucissement qu'apporterait une mince paillasse.

Toujours sur le ventre, sans nous regarder, il ramène ses deux mains derrière sa taille et baisse ses braies.

Jusztina nous désigne la croupe exposée d'un geste triomphal : "Voilà!... Voilà ce que je fais aux méchants garçons qui croient pouvoir me tenir tête... Et voilà ce que je continuerai à faire jusqu'à ce que j'obtienne votre capitulation totale et inconditionnelle, jeune homme... Est-ce clair dans votre esprit, maître Jacobus?"

"Oui, Madame."

"Auquel cas, maître Jacobus, ne pensez-vous pas que, dans votre propre intérêt, la chose la plus intelligente à faire serait de mettre fin à votre obstination aussi vaine que stupide et vous faire pardonner maintenant... ici même devant le docteur Pharnabase et notre hôte étranger... obtenir le pardon, sortir à l'instant même du cachot, aller aux cuisines vous faire servir un bon repas chaud... Je pousserai même la clémence jusqu'à vous passer du baume du Pérou pour atténuer la cuisson de votre gros derrière fouetté... Désirez-vous vous faire pardonner, maître Jacobus? Vous n'avez qu'un mot à dire, et vous le savez."

Le puni se tait. Son corps semble s'être raidi. J'observe ses mains dont les doigts, vidés de sang, se crispent imperceptiblement.

"Savez-vous ce qu'il vous faut dire pour être gracié et pardonné?"

"Oui, Madame."

"Etes-vous enfin disposé à me le dire, ou devons nous poursuivre le régime de rigueur?"

Silence.

Le puni respire fort. Visiblement un violent combat intérieur se livre en lui.

"Bon..." La directrice croise les bras. D'un regard circulaire elle inspecte la cellule nue qui a pour seul mobilier le lit-planche, solidement ancré au mur par de forts crampons scellés, et, dans l'angle, un cabinet à la turque. "Eh bien nous attendrons... Nous attendrons le temps qu'il faudra, maître Jacobus... Moi, vous savez, j'ai tout mon temps... Ce n'est pas moi qui jeûne au pain et à l'eau... Ce n'est pas moi qui suis fessée matin et soir. Attendons donc, puisque vous le souhaitez ainsi."

Jusztina nous fait signe de sortir. Elle joue avec sa grosse clé. Avant de refermer la lourde porte, bardée de fer et cloutée, elle lance au jeune détenu, d'une voix mielleuse : "A ce soir, maître Jacobus. Jusqu'à présent, par faiblesse peut-être, par pitié sans doute, je n'ai utilisé sur vous que le martinet n°3. Je vois que cela ne suffit pas et que nous devons, hélas! passer aux corrections plus sérieuses. Par conséquent ce soir je viendrai vous souhaiter bonne nuit avec le martinet n°5."

Elle ferme les verrous, fait sauter la clé dans sa paume et la raccroche au trousseau qui pend de son vertugadin.

Je la vois songeuse. Elle reste un moment à regarder la porte, la lèvre inférieure avancée en une moue dubitative.

Je compte cinq cellules d'isolation le long du sombre couloir, que seul éclaire un vasistas barricadé de barreaux croisés.

Je demande à Jusztina : "Vous avez d'autres détenus au cachot en ce moment?"

Elle secoue négativement la tête : "Il y a quinze jours j'ai été obligée d'y descendre une fille qui essayait de faire passer un billet à son amoureux. Mais elle est sortie hier."

"Elle a été fouettée?"

"Deux fois. A son entrée au cachot. Et encore à sa sortie pour lui ôter l'envie de recommencer."

"Et votre fameux Jacobus?... Qu'a-t-il donc fait de si épouvantable pour mériter un traitement aussi sévère?"

"Ah! celui-là..." La directrice lève les yeux au plafond en esquissant un geste désabusé. "J'en viendrai à bout tôt ou tard. Mais l'animal est un dur à cuire, l'un des plus mauvais sujets - peut-être le plus mauvais - dont j'ai jamais eu à m'occuper. Il n'a pourtant que quinze ans et demi. Mais pour ce qui est de l'opposition et de l'insubordination, pardon!... J'ai maté plus facilement des délinquants de dix-sept et même dix-huit ans. Jacobus est un fauteur de troubles né. Dès qu'il est avec les autres, au bout d'une heure, deux heures au maximum, il commence à semer la perturbation. Ses codétenus le fuient comme la peste."

Remontés dans les étages, nous suivons un couloir percé de hautes fenêtres en ogive. Nous nous arrêtons devant l'une d'elles pour poursuivre notre discussion. Je regarde le burg en contrebas. Un chaland plat descend sa voile et accoste au quai de la Virbrock.

"Sa dernière trouvaille a été de voler le bracelet de la cuisinière, qu'elle avait ôté pour pétrir de la pâte. Sans être un bijou de grande valeur, Miranda y tient, et de toute façon c'est à elle. J'ai ordonné une fouille générale, le bracelet a été retrouvé dans le matelas de Jacobus. Il a naturellement reçu le fouet assorti de quinze jours de cachot. Comment a-t-il réussi son coup, je l'ignore... Personne n'y a rien compris... Toujours est-il qu'il avait sur lui des brins d'amadou volés à la cuisine, peut-être dissimulés dans la doublure de son justaucorps, peut-être dans ses souliers... Il est parvenu à les enflammer... Il s'est mis tout nu dans sa cellule et a mis le feu à ses vêtements. Une pensionnaire a senti la fumée et donné l'alerte, sinon il mourait asphyxié."

Deux mariniers du chaland sautent sur le quai et enroulent des cordages autour des bittes d'amarrage.

"Mais je vois maintenant comment il faut le prendre. Je vais changer de tactique avec lui." La directrice sourit et hoche la tête d'un air entendu. "On n'apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces. Depuis le temps que j'observe mon Jacobus, j'ai compris son mode de fonctionnement. Il a le culte de la force physique. C'est une petite brute, aussi endurci pour lui-même qu'il sait être malfaisant envers les autres. C'est là où je l'attends au tournant en lui réservant une petite surprise à ma façon."

Des débardeurs montent à bord du chaland et commencent à décharger des sacs qu'un homme vêtu en bourgeois, probablement un agent de la maison de commerce à qui doit être livrée la marchandise, compte au passage.

"Plus je suis sévère et dure avec lui, plus j'abonde dans son sens. Il met un point d'honneur à me résister. Il est fier de tenir le coup envers et contre tout. Certains forçats ont cette mentalité-là... Aussi vais-je complètement démolir son système de défense en le prenant à rebours, en l'attaquant à l'endroit où il s'y attend le moins. Au lieu d'une escalade dans la violence, contre laquelle il s'est préparé, et que secrètement il souhaite, je vais lui servir une escalade dans la dérision et l'humiliation. Au lieu de le traiter en jeune chef de bandits qu'il faut réduire par la trique et le fouet, je vais au contraire le traiter en morveux désobéissant qu'on déculotte et qu'on fesse... Ou plus précisément en *morveuse* désobéissante qu'on déculotte et qu'on fesse, car je vais l'habiller en fille... Et allons y sur mes genoux, "à la maman"... Pan! Pan! Pan! Pan!... En travers de mes cuisses pour une bonne fessée à main nue... Pan! Pan! Pan! Pan! Pan! Pan!... Une bonne fessée claquante et pétaradante qui met à *mademoiselle Jacobette* le cu-cu bien rouge... bien rouge et bien enflammé... Une fessée précédée d'une semonce destructrice pour son amour propre : Jacobette! Venez ici mademoiselle, devant moi, avancez, plus près... Maintenant regardez-moi bien en face."

L'agent commercial monte à bord de la péniche et se met à discuter avec le patron marinier pendant que les débardeurs interrompent le déchargement.

"J'ai dit bien en face, Jacobette. Rien ne sert de baisser les yeux, quand on a fauté il faut avoir le courage de subir les conséquences de ses actes. Mais bien entendu le courage n'est pas une vertu bien féminine, n'est-ce pas, mademoiselle? Comment pourrait-on être courageuse quand on est en position honteuse sur les genoux de sa gouvernante, cotte et jupons troussés? Tiens, tiens... ma phrase a dû produire son effet pour que vous agitiez avec l'énergie du désespoir les cordons affolés de votre coiffe de dentelle... Eh oui, Jacobette, j'ai bien dit *cotte* - car vous en portez bel et bien une - et *jupons*, car vous en portez deux l'un sur l'autre. Ils sont d'ailleurs ravissants, parfumés, élégants et affriolants au possible... Vous voici donc dans une posture où il est difficile de faire sa fière et son orgueilleuse. J'espère que pendant votre pénitence au coin vous avez eu le temps de réfléchir."

Une dispute oppose l'agent commercial au patron de la péniche. L'un et l'autre se mettent sous le nez des calepins, certainement remplis de colonnes de chiffres. Les débardeurs désoeuvrés sont assis en bordure du quai et bourrent leurs pipes en terre, les jambes pendantes au-dessus du fleuve.

"Vous avez volé Miranda, sciemment, délibérément, et je suis sûre que vous êtes d'accord avec moi pour juger que le vol est un délit très grave. Il est donc juste que je vous punisse d'une bonne fessée, n'est-ce pas, mademoiselle la voleuse? Est-ce juste, dites, allons!... Répondez?... Bien!... Vous allez recevoir sur votre derrière épanoui de *grosse fille* potelée une fessée soignée... Allons! Cambrez-moi ces reins... Ecartez vous même la fente de vos caleçons... Et vivement, n'est-ce pas. Vous savez que j'aime être obéie avec promptitude."

L'agent commercial et le patron de la péniche ont dû tomber d'accord, car l'agent retourne à son poste au pied de la passerelle et les débardeurs reprennent le travail.

"C'est effectivement une tactique redoutable", murmurai-je.

Et c'est moi qui n'arrive pas à regarder la directrice en face.

Pharnabase ôte ses lorgnons, les mire contre la vitre, les réajuste, non pas devant ses yeux, mais à une distance considérable de là, c'est à dire au bout de son nez. Il se coiffe de son tricorne et s'inclinant : "Bonne chance avec votre chenapan de Jacobus, chère amie. Nous partons, car il est presque deux heures et je voudrais montrer, ne serait-ce que sommairement, la ville basse à Jean-François avant...

"Trois heures?"

"Exactement. Serez-vous là pour la fessée de Jussade?"

"Je ne voudrais pas la manquer pour un empire."

"Venez-vous seule où y conduisez-vous vos pensionnaires?"

"Ceux qui ne sont pas punis m'accompagneront. Les fustigations publiques sont un spectacle qu'ils adorent. Je crois qu'ils préfèrent cela à n'importe quelle autre récompense."

"Alors à tout à l'heure, place de l'Hôtel de ville."

A la barrière du jardin, au moment de ressortir sur la promenade des *Cavernes*, je demande à Jusztina : "Tout à l'heure au cachot, Jacobus devait vous demander quelque chose pour être gracié et pardonné. Juste un mot, lui avez vous dit. Pouvons nous savoir, Madame, quel était ce mot libérateur?"

"Un lavement."

La directrice me sonde d'un regard qui me chavire, un regard qui, semblable à la drague des canaux et des étangs, remue la vase déposée au fond de mon être : "Je lui ai dit que s'il demandait lui-même un lavement, administré par mes soins pendant qu'il serait maintenu par une servante, je le sortirais du cachot et mettrais fin au régime de rigueur."

"Et il ne l'a pas demandé?"

Oh! ce rictus de tigresse!

"Pas encore..."

A suivre...

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