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Le griffon couronné - 5
Jean Francois

"La fessée?" La directrice me regarde comme une bête curieuse. "Bien évidemment j'emploie la fessée. C'est mon rôle. Comme c'est aussi le rôle de Gyulà maintenant qu'elle est maîtresse d'école. Vous avez quelque chose contre, messire Jean-François?"

"Heu... en soi non. C'est simplement un peu surprenant pour moi, qui vient d'un pays où les châtiments corporels ne sont pratiquement plus utilisés.

Les lèvres de mon interlocutrice s'ourlent d'une moue qui aurait été dédaigneuse si elle ne s'était pas reprise à temps.

"Nous suivons de loin... de très loin... ce qui se passe dans votre monde. Excusez-moi d'être directe, j'ai l'habitude d'appeler un chat un chat. Chez vous il n'y a plus de famille, plus de parents, plus de sens civique, plus de scrupules... L'autorité est narguée, les traditions ridiculisées, la morale bafouée... Pour la moindre broutille les couples se séparent et les enfants sont élevés au petit bonheur la chance, qui par un homme qui n'est pas leur père, qui par une femme qui n'est pas leur mère, encore heureux s'ils n'en changent pas encore une troisième et pourquoi-pas une quatrième fois... Vous ne croyez pas que ces parents inconséquents et égoïstes auraient besoin de quelques bonnes fessées au martinet pour leur mettre un peu de plomb dans la tête?"

Jambes croisées dans un fauteuil Renaissance à haut dossier, son tricorne en équilibre sur un genou, Pharnabase sort ses lorgnons d'un étui en cuir de marmotte, les essuie soigneusement avec un mouchoir en fine batiste, s'en pince le bout de son long nez et fait semblant de lire attentivement l'étiquette de la bouteille de vin de Sicile : "Excellent ce marsala, ma chère... Positivement excellent!"

"Un délice", approuvai-je, par besoin de dire quelque chose, en fait pour essayer bêtement de me justifier, comme si je me sentais vaguement coupable, on se demande bien de quoi?

Je suis furieux de constater que cette grande et belle femme m'en impose.

Avec son immense jupe noire en forme de cloche, évasée autour des hanches par un vertugadin et traînant jusqu'à terre, son pourpoint collant à manches longues, serré à la taille par un corset, sa fraise autour du cou, elle me fait penser à Catherine de Médicis.

Un trousseau de grosses clés, enfilées sur un anneau, pend de son vertugadin.

Je bois une gorgée de ce vin sombre et aromatisé. Je me racle la gorge : "Cette jeune institutrice qui sort de chez vous, Gyulà, vous aime manifestement beaucoup, Madame."

"Et moi je le lui rends bien. C'est une fille intelligente, très attachante. C'est une faveur que Dieu m'a donnée de m'avoir permis de rectifier le mauvais départ qu'elle avait pris dans la vie. Pourtant je peux vous assurer que, justement à cause de ses dons et capacités, je ne l'ai pas épargnée. Il m'est arrivé d'avoir à la fouetter deux et trois fois dans la même semaine. Il fallait à tout prix briser son caractère rebelle, et je m'étais jurée d'y parvenir. Ah là-là... ma chère petite Gyulà... si l'on entassait les verges que j'ai usées sur ses fesses, à celle-là, on en remplirait une pleine charrette."

"Le fouet administré avec amour", murmure Pharnabase. "Tout est là."

Jusztina se lève, ouvre une armoire dont elle me montre le contenu : "Oui, tout est là."

Des verges de saule, probablement coupées au bord de la Virbrock, trempent dans un vase en grès.

Plusieurs martinets, aux lanières de différentes longueurs et grosseurs, pendent à un ratelier.

Une paddle ressemblant au battoir des lavandières, mais plus allongée et en noyer ciré, est suspendue à un clou par un lacet passé dans son manche..

"Voyez-vous, messire, les juges envoient ici des enfants difficiles dont les parents n'ont pas pu venir à bout. Certains sont très durs, destructeurs même. Ils ne comprennent qu'un seul langage, celui du fouet." Elle referme son placard et nous invite à l'accompagner : "Venez, je vais vous montrer."

Nous traversons une salle où six ou sept adolescentes de quatorze à seize ans font des travaux de couture, assises autour d'une longue table. Souriantes, elles lancent à notre entrée des "Bonjour, Madame", "Bonjour, Messires", enjoués. Elles ont bonne mine et paraissent bien nourries. Nous sommes loins d'enfants au regard chafouin, courbant l'échine et terrorisés.

Pour ne pas me répéter continuellement, qu'il soit entendu une fois pour toutes que les conversations en dialogue local me sont traduites par mes interprètes, soit Pharnabase, soit la directrice.

L'une des jeunes couturières, une brune sèche comme un pruneau, au visage en lame de couteau, aux cheveux de Gitane, brandit triomphalement son ouvrage : "Madame! Madame! Regardez... J'ai réussi ma première boutonnière!"

Jusztina s'approche, examine le gilet : "Tous mes compliments, Jenô. Tu as fait du très, très bon travail... Et sur un drap épais comme celui-ci le point ne devait pas être facile à coudre. Je t'inscris au tableau d'honneur."

"Oh! merci, Madame."

La brune, toute rouge, regarde s'éloigner la directrice d'un air extasié.

Descendant de vastes escaliers voûtés, Jusztina nous explique : "En règle générale, les garçons sont plus turbulents, les filles plus menteuses. Si l'on laisse ces défauts s'incruster dans la personnalité, ils deviennent une habitude qui persistera à l'âge adulte, avec ses conséquences désastreuses pour la vie de l'individu. Mon rôle ici consiste essentiellement à déceler les principaux défauts des pensionnaires confiés à ma charge, afin d'y remédier. Lorsque je peux les déraciner par la douceur et les remontrances maternelles, rien de mieux, bien entendu. Mais il ne faut pas se bercer d'illusions. C'est bel et bien la crainte du fouet qui les fait marcher droit, et sans châtiments corporels je n'arriverais à rien."

Nous arrivons aux cachots en sous-sol.

La directrice prend à son trousseau une clé de fer forgé grosse comme une hachette. Des serrures cliquettent. Des gonds grincent.

"Je vais vous présenter le joyau de la maison : maître Jacobus... Eh bien, jeune homme, pourquoi êtes vous couché ainsi sur le ventre? Serait-ce que vos fesses de vilain garçon cuisent encore de la fessée aux verges que je vous ai administrée ce matin?"

A suivre...

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