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Le griffon couronné - 4
Jean Francois

Victor Hugo.

Ce fut immédiat : un instantané photographique.

Sortant de chez le docteur Pharnabase - par l'étage supérieur puisque son jardin est sur le toit - et contemplant la ville à nos pieds, au confluent de deux rivières, je revis, visuellement bien que dans ma tête, ces burgs rhénans dont il nous donne d'étonnantes gravures à l'eau forte dans ses notes de voyage : Mayence, Bacharach, Oberwesel, Lahnstein, Coblence...

A cet instant, je me promis de relire ces notes à mon retour - si je rentre un jour.

Je suis rentré. Tout pénétré d'émotion, j'ai pris LE RHIN dans ma bibliothèque.

Voici Bacharach vu par Victor Hugo. Et c'est à peu près ce que nous voyions, mon ami le médecin et moi, au fond du cirque de montagnes dont les contreforts granitiques lançaient des lueurs bleutées dans un brillant soleil de début d'après-midi : "On dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut en bas, avec son goût de géant, un tas de curiosités énormes. Cela commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un autel romain selon les derniers, qu'on appelle l' *Ara Bacchi*. Puis, au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires vermoulues, coupées en deux et plantées debout en terre, qui servent de cahutes à des pêcheurs; puis, derrière les cahutes, une enceinte jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus ébréchées, les plus délabrées, les plus croulantes qu'il y ait. Puis contre l'enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et des galeries, et au delà, sur le pied de la montagne, un indescriptible pêle-mêle d'édifices amusants, masure-bijoux, tourelles fantasques, façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des couronnes, philosophiquement pleines de fumée, girouettes extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des enluminures de vieux manuscrits découpées dans la tôle à l'emporte-pièce, qui grincent au vent. Dans cet admirable fouillis, une place, - une place tortue, faite par des blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies, d'îlots, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norvège. Et tout autour de cette place quatre polyèdres composés de constructions gothiques, surplombant, penchés, grimaçant et se tenant effrontément debout contre toute géométrie et tout équilibre."

Non loin passait une voie romaine.

"Regardez, on en voit encore le tracé." Le docteur Pharnabase me montre des tertres et quelques vestiges de constructions sur le versant d'en face : "Ce que vous voyez là-haut, ce sont d'anciennes mines de plomb argentifère. Les Romains les exploitaient, aujourd'hui elles sont abandonnées. La rivière qui coule en bas s'appelle la Virbrock. Le torrent qui s'y jette : le Drau."

Les deux rivières inégales, l'une verte, l'autre d'un ocre limoneux, sortent de gorges escarpées pour se joindre au creux de la vallée.

La ville est agglutinée autour de ce confluant.

La ville haute, où habite le médecin, en est le quartier résidentiel. Elle est prise en enfilade et partiellement ceinturée par une longue et belle promenade, sorte de balcon semi-circulaire surplombant le cirque rocheux, que les habitants appellent *Les Cavernes* à cause d'anciennes carrières de pierre, transformées en habitations troglodytes. *Les Cavernes* sont en fait une suite de maisons bourgeoises accolées les unes aux autres, avec des porches très avancés reliés entre eux pour former un mail bordé de jardins très bien entretenus. A l'intérieur, s'étendent des caves profondes, creusées dans le roc et éclairées nuit et jour par des centaines et des centaines de lampes à huile, alignées en rang d'oignon sur plusieurs rangées d'étagères. Mon guide me fait visiter l'une de ces caves, appartenant au président de la Chambre des tisserands. Cet enchaînement de galeries illuminées, semblant refléter à l'infini des milliers de petites flammes dansantes, offre un spectacle féerique.

Arrivés au bout du mail, nous nous arrêtons devant une menaçante porte cloutée, hérissée de serrures et d'énormes loquets.

"La prison", me dit Pharnabase. "En ce moment elle n'abrite qu'un seul détenu : un pauvre diable, à mon sens plus fou que criminel, condamné à perpétuité pour le meurtre de toute sa famille."

Juste en-dessous de cette longue promenade panoramique, les maisons qui supportent *Les Cavernes* sont étroites, très hautes et soutenues par un imposant réseau d'étais. Certaines ont un tympan à l'italienne en fer forgé, la plupart sont à pignon aigu surmonté d'épis. Sans être la plus belle ni la plus luxueuse, celle du médecin est une imposante maison à quatre étages, à poutres apparentes, aux fenêtres à meneaux. Sur toutes les façades ou presque on retrouve, en bas relief, le griffon couronné, dressé sur ses pattes de derrière.

Plus loin le long du sentier herbeux, un autre bas relief, entre deux fenêtres, attire mon attention : il représente, dans le style naïf du moyen âge, une femme troussée recevant la correction maritale sur ses fesses nues.

En dépit du puissant étayage fait de formidables madriers noirs, presque des troncs d'arbres grossièrement équarris, ces maisons penchent de l'avant pour s'incliner de façon inquiétante sur les deux rivières en contrebas. Ce sont pourtant les demeures de plusieurs notables. Toutes les grosses fortunes de la ville y logent avec famille et domestiques. Adossées à la montagne, elles ont la particularité d'avoir leur entrée au troisième ou quatrième étage, sous les combles, et non sur le sentier très peu fréquenté qui longe leur rez-de-chaussée en serpentant entre les madriers. En effet, elles sont coiffées de jardins suspendus dont les terrasses s'étagent par paliers jusque sur les parois les plus escarpées de la roche. C'est par conséquent par le grenier que l'on accède au jardin par un escalier à vis, avec colonnes et balustres sculptés, ou bien au moyen d'un pont suspendu. Je m'émerveille devant tous ces parterres fleuris défiant les lois de la pesanteur et ces grands arbres séculaires qui semblent pousser sur les toits.

Rien apparemment ne distingue des autres la dernière bâtisse de cet alignement boiteux, avant que le sentier ne se transforme en raidillon dégringolant sur deux ou trois moulins au bord de la rivière : ce bâtiment à la façade noirâtre, haut et étroit comme les autres, se trouve juste sous la prison des *Cavernes*.

"La maison de correction", me dit Pharnabase en me la montrant du doigt.

"Hou-hou!" crie une voix venue d'en haut.

Nous levons la tête pour voir une femme, penchée sur la balustrade de son jardin suspendu. Elle nous fait signe de monter en nous criant des phrases où elle mélange de l'allemand avec leur dialecte issu de l'ancien lombard : "Bonjour docteur... Ah! vous êtes avec notre hôte étranger... Vous lui faites visiter la ville? Bonjour messire. Montez donc. Vous avez bien le temps pour un verre de marsala."

"C'est Jusztina, la directrice", m'informe le médecin. "Allons la saluer, elle meurt d'envie de vous connaître."

Laissant sur notre droite le raidillon qui dévale la montagne en pente raide, nous en prenons un autre, à gauche, aussi escarpé sinon plus, qui se termine par un escalier taillé dans la roche menant aux *Cavernes* et aux jardins suspendus.

Nous trouvons la directrice en conversation avec une jolie blonde, à qui je donne vingt-cinq ou vingt-six ans.

"Tiens, c'est Gyulà!" s'exclame Pharnabase en allant au devant des deux femmes pour les saluer et faire les présentations.

Je retiens mon envie de rire en voyant les efforts qu'elles font toutes les deux pour masquer la curiosité qui les dévore chaque fois qu'elles me regardent.

Les joues roses et les yeux brillants sous sa coiffe de dentelle, Gyulà prend congé. La directrice la serre dans ses bras. Elles s'étreignent et échangent des baisers."

"Gyulà est une ancienne pensionnaire d'ici", m'apprend le médecin. "Maintenant elle est institutrice."

"Après avoir été en maison de correction?" m'étonnai-je.

"Bien sûr. Elle y a été placée pour se corriger, et elle l'a fait sous la tutelle de Jusztina. C'est bien ce que le nom *correction* veut dire, non?

"Mais à les voir on dirait deux amies."

"Elles le sont. Qu'y a-t-il de bizarre à cela. Gyulà revient souvent rendre visite à celle qui a joué un rôle capital dans son éducation. Et Jusztina va fréquemment voir Gyulà dans son école pour l'aider à faire sa classe et lui prodiguer des conseils."

"On peut savoir ce que vous vous racontez tous les deux? En voilà des cachotiers!"

Le médecin explique mon étonnement à la directrice, qui me regarde alors en souriant : "Ai-je vraiment l'air d'une ogresse qui dévore les enfants tout crus?"

Elle parle le même bas allemand que Pharnabase, mais plutôt moins bien que lui : elle hésite par moments pour chercher ses mots.

Je me récrie quant à l'ogresse : "Certes pas, Madame! Néanmoins une maison de redressement n'est généralement pas un lieu de villégiature. Et même si je ne suis dans votre pays que depuis peu, j'ai eu l'occasion de constater que chez vous on ne badine pas avec la discipline."

Jusztina me regarde curieusement : "Entrez donc. Vous m'intéressez et je crois que nous avons beaucoup de choses intéressantes à nous dire."

Nous poussant devant elle le long d'une allée bordée de buis taillés à l'italienne, elle ajoute : "Burkmeyer vient de me livrer un de ces marsala dont vous me direz des nouvelles."

A suivre...

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