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Le griffon couronné - 3
Jean Francois

Invité à déjeuner chez le docteur Pharnabase, je fis la connaissance de sa femme, Nééra, de ses deux filles, Auxô et Euphrosia, respectivement huit et treize ans, et de ses trois fils, Aloys (15 ans), Eitel (10 ans), Roré (6 ans1/2).

Depuis le début du repas, j'avais été intrigué par une pendule posée sur le buffet. Joliment ouvragée dans le style baroque italien, cette pendule avait la particularité d'avoir deux cadrans. L'un indiquait, comme l'on s'y attend, l'heure de la journée. L'autre cadran avait ses aiguilles bloquées sur deux heures douze. J'attendis d'avoir mastiqué ma bouchée d'un merveilleux rôti de sanglier aux baies rouges pour oser interroger le médecin à ce sujet.

Il traduisit ma question à sa femme qui se mit à rire.

Elle traça, du bout du doigt, une cercle au-dessus de sa tête. Puis elle mima la démarche lourde, dandinante, d'un gros animal se déplaçant sur deux pattes : ours, grand singe? Après quoi elle s'adressa à son mari.

"Nééra me demande de vous raconter l'histoire de notre peuple", me dit le médecin. "Je l'aurais d'ailleurs fait de toute façon." Il darda un regard aigu sur la maîtresse de maison et lui lança deux phrases rapides qui lui firent baisser le nez dans son assiette.

Pharnabase leva sa chope, but deux gorgées d'un excellente bière ambrée, pétillante et houblonnée, et se tourna vers moi : "Je viens de lui signifier que nous aurons une petite explication ce soir dans notre chambre. Les femmes d'aujourd'hui prennent des libertés qui auraient fait rentrer sous terre leurs mères et leurs grand-mères. Enfin... les temps changent, même pour nous. Que voulez-vous, il faut bien nous y faire. Je n'appartiens pas, en ce qui me concerne, au parti des ultra qui voudrait qu'on promène les femmes adultères nues à travers la ville, à cheval sur une truie, qu'on réglemente sévèrement le costume féminin, interdisant le port des bijoux et parures, n'autorisant que les coiffures en nattes ou chignon, etc. Ces gens-là m'agacent. Dieu merci ils sont minoritaires au conseil communal."

J'observai du coin de l'oeil les cinq enfants : ils se régalaient de gibier en sauce et ne prêtaient qu'une attention distraite au discours de leur père.. Or Pharnabase m'avait dit en me les présentant que les aînés apprenaient l'allemand en classe - ou plus exactement le mélange de vieil allemand et de bas latin qu'employaient ici les couches instruites de la population.

"Ce qui ne m'empêche pas de rester fermement conservateur", poursuivit le docteur. Et il ajouta avec un sourire à mon égard : "Ne m'en veuillez pas, je ne souhaite pas que mes enfants vivent dans un monde comme le vôtre."

Poliment je lui rétorquai : "Chacun voit midi à sa porte. Et d'ailleurs, je vous avouerai qu'à moi-même beaucoup d'aspects de votre société me paraissent sensés, même s'ils me surprennent parfois. Mais s'il vous plaît, docteur, ne me laissez pas sur des charbons ardents... Je grille de connaître l'histoire de votre peuple."

"Nous sommes des vaudois", m'apprit le médecin.

Après quoi il se tut, m'observant du coin de l'oeil.

J'approuvai d'un signe de tête. Je vis que les aînés des enfants guettaient eux aussi ma réponse. "Oui, les vaudois des Alpes", leur dis-je. "Cette secte anabaptiste qui eut beaucoup d'adeptes dans le nord de l'Italie au moment des guerres entre la Vénitie, la Lombardie et le Milanais."

Je sus aussitôt que ma réponse leur avait plu : "Merci, Sire." Le docteur me salua d'un signe de tête reconnaissant. "Nous avons sauvé un certain nombre des vôtres, surpris en montagne par de brusques tempêtes. A ce jour vous n'êtes que deux, un professeur à l'université Laval du Québec et vous même, à savoir qui nous sommes. D'habitude on nous prend pour des Suisses, habitants du canton de Vaud."

Je compris que je leur ferais plaisir en me récriant : "Il n'y a bien sûr aucun rapport!. Votre nom de vaudois... oui, j'ai su autrefois d'où il vous venait, je l'ai lu quelque part... Je vous prie de m'excuser, la mémoire humaine est faillible, ça m'est sorti de la tête."

Le docteur Pharnabase me posa une main sur l'épaule : "Votre oubli est bien naturel. Personne ne nous connaît plus. Le nom que l'on nous a donné il y a bien longtemps vient du lombard "vaudès" qui signifie *les sorciers*. Parce que nos pratiques religieuses non orthodoxes choquaient et inquiétaient les catholiques bien-pensants.. Nous ne nous sommes jamais battus pour nos croyances, comme le firent les hussites hongrois et les taborites de Jan Zizka, parce que la seule notion de guerre religieuse nous est odieuse. Dieu - en tout cas le dieu auquel nous croyons - nous défend d'immoler notre prochain. C'est pourquoi nous autres, vaudois de l'ancienne Lombardie, nous avons toujours été, et j'espère que nous resterons toujours, tant que Dieu nous prêtera vie, des communautés paisibles de pasteurs et d'agriculteurs."

Il leva sa chope à hauteur de ses yeux. Regarda monter les bulles dans la bière qui n'avait plus qu'une légère crête de mousse. Nééra promenait sa fourchette dans son assiette vide.

Alors il me raconta :

Durant la longue querelle des guelfes et des gibelins, les vaudois tentèrent de rester neutres, ne prenant parti ni pour le pape romain, ni pour le Saint Empire germanique. Ils avaient leur Dieu à eux et ne s'occupaient pas de celui des autres..

Puis Frédéric, comte de la marche d'Ancôme, devint empereur d'Allemagne grâce à l'appui du pape Innocent III, et son ascension au pouvoir marqua le début d'une ère noire de persécutions, de massacres, d'emprisonnements, de condamnations aux galères. Frédéric II édicta de terribles ordonnances contre les "hérétiques", introduisit l'inquisition en Lombardie et en Bohème où vaudois et frères moraves furent impitoyablement traqués, torturés, brûlés en pyjamas jaunes sur des autodafés. Des légats du pape, investis des pleins pouvoirs et appuyés par la troupe, sillonnaient le pays à la recherche des hérétiques. L'armée papale approchait, conduite par des inquisiteurs en robe de bure qui hurlaient l'anathème et brandissaient des crucifix. Déjà plusieurs villages vaudois des vallées du Haut-Adige avaient été brûlés et rasés.

Le conseil communal se réunit.

C'est la fin. Il n'y a plus rien à faire. Leur croyance leur interdisant l'usage des armes, les notables vaudois demandent à leurs administrés de faire leur examen de conscience et d'attendre sereinement la mort, plaçant leur confiance en le Très-Haut.

Prier? Non! Pour les vaudois - tout comme les albigeois et les frères moraves - la prière n'a aucune espèce de valeur. Dieu demande des actes concrets à ses créatures, et non pas de marmonner machinalement une liturgie quelconque, inventée par les évêques et mise en musique par les chantres.

Attendre...

En méditant sur soi-même et sur la vie qu'on a vécue.

Ai-je donné le maximum de ce qu'il m'était possible?

Les dons que m'a donnés mon Créateur, m'en suis-je servi? Ai-je essayé de les développer? Les ai-je utilisés à des fins égoïstement personnelles, pour briller aux yeux des autres et me complaire dans la réussite matérielle? Ai-je élevé mes enfants, non pour moi, souhaitant qu'ils réparent les blessures narcissiques de mes propres échecs et me donnent bonne conscience par procuration, mais en fonction d'eux-mêmes, de LEURS capacités à eux, de LEURS goûts, désirs, espérances, prédispositions, tendances naturelles?

Il est une heure de l'après-midi.

Les guetteurs quittent leurs postes sur les sommets les uns après les autres - abandonnent les monts Campiglio, Tonale, Gavia, Stelvio - et se replient sur le bourg tapi dans sa cuvette où le conseil siège sans discontinuer. Les nouvelles qu'ils apportent sont mauvaises.

L'armée d'Innocent III n'est plus qu'à quatre ou cinq heures de marche.

Les *Frères Prêcheurs* de l'ordre de Saint Dominique seront là dans la soirée.

A deux heures et douze minutes, un griffon apparaît dans le ciel.

Sur sa tête : la couronne ducale de Souabe à huit fleurs de houblon sur autant de pointes d'or. L'animal fabuleux se dresse sur ses pattes de derrière, pointe avec insistance en direction du nord-ouest, et se met en marche.

La Souabe!

Le pays béni où le duc Conrad, dit "Conrad l'antipape", souverain éclairé et libéral, respecte toutes les confessions, se montre l'un des plus farouches adversaires de l'inquisition. En révolte ouverte contre Frédéric II, il a levé contre lui la Ligue Souabe qui a déjà infligé deux cuisantes défaites à l'armée papale et impériale, l'une devant Brescia, l'autre dans la plaine du Pô. Excommunié, il s'est essuyé le derrière avec la bulle du pape et l'a renvoyée à Rome.

Le duché de Souabe!

Mais ce griffon est fou, ou quoi?

Comment aller là-bas?

A partir du Haut-Adige il y a l'Offen Pass à franchir, puis la Flüela, puis l'Albergpass... Traverser les montagnes du Liechtenstein peuplées de catholiques...Enfin se faufiler entre les massifs de l'Appenzell et du Voralberg pour arriver au lac de Constance... Un voyage de quatre à six semaines. Avec des femmes, des enfants, des personnes âgées.

Pourtant là-haut le griffon insiste. Il interrompt sa marche en avant pendant une minute ou deux pour pointer avec véhémence de sa patte avant droite : Oui! Par là!... Suivez moi... Je viens pour vous guider vers le salut et la sécurité. En route! Il n'y a pas une minute à perdre.

Le fils aîné du docteur lève le doigt pour demander la parole.

"Oui, Aloys?" l'interroge son père, en bas allemand pour me permettre, sinon de tout comprendre, du moins de saisir le sens général de la conversation.

"Papa (il prononce Poupaï), notre noble invité, sire Jean-François, doit se demander comment nous avons pu déterminer l'heure exacte de l'apparition du griffon à une époque où ni les horloges ni les pendules n'existaient."

Le médecin encourage l'adolescent par plusieurs hochements approbateurs de la tête.

"Merci pour ta très pertinente intervention, Aloys. Tu as tout à fait raison. Pris par l'enchaînement de mes pensées, tout à ma discussion avec Jean-François, j'avais complètement oublié ce détail, naturel pour nous, auquel nous ne faisons même plus attention, mais qui, effectivement, comme tu le fais remarquer à juste titre, peut intriguer un étranger. Il est parfaitement exact que, au XIIIème siècle, les instruments à mesurer le temps n'étaient pas aussi répandus que de nos jours. Cependant ils existaient déjà. Les mathématiciens arabes savaient, probablement dès le IXème siècle, que à cause de la rotation de la terre les corps en mouvement sur le plan horizontal sont contraints à dévier dans le sens Est-Sud-Ouest-Nord, c'est à dire toujours de gauche à droite avec une vitesse angulaire constante.

Nééra prend moultes gants pour timidement nous interrompre : "Comme infusion que désirez-vous : gentiane, rhubarbe, jusquiame, mélisse?"

"Si cela ne t'ennuie pas, ma chère, nous allons continuer à la bière."

Nééra a une contraction ironique de la bouche, mais elle masque bien vite cette tendance au persiflage et s'exécute. Après avoir rincé nos chopes, elle nous les remplit à nouveau.

Sous le regard amusé du médecin, je vide la moitié de la mienne d'un trait.

Sur un signe de leur mère, les enfants s'éclipsent.

"Vous disiez, docteur?..." J'ai conscience que ma voix dérape sur certains mots et devient par moments pâteuse. "Oui, je sais qu'on a su mesurer le temps assez tôt. Les Arabes, n'est-ce pas?...Les inventeurs de l'algèbre et du calcul des probabilités... Conversion du temps réel en temps moyen et réciproquement... Tout ça vient de chez eux : El Mançoûr, Abd-al-Latif, Ibd-Khaldoûm."

"Vous y êtes dans les grandes lignes", approuve Pharnabase.

Il se lève, va jeter un coup d'oeil derrière le porte. Quand il s'est assuré que Nééra est bien partie, il débouche rapidement deux autres bières et nous les verse, tenant les chopes inclinées pour limiter la mousse."La première *pendule* à marquer les heures de Huyghens se base sur ce constat postulé par El Mançoûr : que tous les corps en mouvement dérivent de gauche à droite à une vitesse angulaire constante. Résumons : s'aidant du pendule circulaire, connu depuis l'antiquité, et se servant des observations astronomiques des Chaldéens, Egyptiens, Grecs, les chercheurs des XIème et XIIème siècles étaient déjà parvenus à déterminer *l'heure sidérale* donnée par la marche des étoiles, *l'heure moyenne* correspondant à la vingt-quatrième partie de la course diurne du soleil. Enfin ils avaient su aussi comprendre que la prétendue *heure solaire vraie*, donnée par les cadrans solaires, n'est en fait que la vingt-quatrième partie d'un espace/temps arbitraire qui s'écoule entre deux passages successifs du soleil au méridien. Voici pourquoi les astronomes/astrologues vaudois ont pu déterminer à la minute près, en utilisant le calcul moyen, l'heure d'apparition de notre providentiel sauveur."

"Le griffon sacré ou le sacré griffon", ricanai-je.

Il me semble le voir, dansant dans les nuages sur ses pattes arrière, funambule céleste et cabaliste.

J'ai chaud. Je déboutonne mon col de chemise.

"Alors vous avez tous suivi le griffon de Souabe", articulai-je en me massant la nuque.

Le docteur Pharnabase acquiesce d'un signe de tête : "Nos ancêtres lui ont fait confiance. Et apparemment ils ont eu raison. Il les a menés dans cette vallée perdue, inconnue du reste du monde, où nous nous sommes fixés. Nous n'avons pas bougé depuis."

Il essuie ses lèvres avec un napperon brodé, se lève et me prend par le bras : "Venez. Je vais vous faire visiter notre ville. Nous avons deux bonnes heures devant nous avant la fessée de Jussade."

A suivre...

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