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Le griffon couronné - 2
Jean Francois

Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan...
... plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan...

Le tambour roule sourdement, encore lointain. Pourtant des fenêtres s'ouvrent déjà, un peu partout le long de la rue.

Cornélius ouvre toutes grandes celles de la pièce où nous nous trouvons. Il va s'installer à l'une, le docteur Pharnabase et moi à l'autre. Les vitres serties de plomb ont des bulles prises dans le verre. Les meneaux de pierre blanche sont finement sculptés d'arabesques.

Jussade reste debout au milieu de la salle, les bras le long du corps, raidie dans une sorte de curieux garde-à-vous dans lequel on peut déceler un mélange de réserve et d'arrogance, de pose et de maintien compassé. Un rayon de soleil oblique souligne ses cheveux d'un trait de feu.

Je me détourne en avalant ma salive.

Dans ma tête bourdonnante, enfiévrée, le mot *fessée* résonne, lancinant leitmotiv scandé par les roulements du tambour.

Cette femme superbe va être publiquement fessée!

Va-t-on la déculotter? Lui administrer cette fameuse correction conjugale, dont l'usage semble universel ici, sur son derrière nu? Oui, très vraisemblablement...

Le tambour cesse, remplacé par des paroles indistinctes... une proclamation lue à voix forte... mais encore trop éloignée pour que nous puissions en saisir le sens.

Ca repart : Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan...
... plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan...

Ca se rapproche.

Sur l'étroite chaussée au pavés inégaux, un porteur d'eau sautille, ses seaux suspendus aux extrémités d'une perche qu'il tient calée contre sa nuque, en équilibre sur ses épaules. Les maisons à encorbellement ont deux étages, le premier avançant de presque un mètre sur le rez-de-chaussée, le second formant une nouvelle avancée sur le premier. La plupart des façades ont leurs poutres apparentes. Les cheminées fument sur les toits pointus. Je remarque que plusieurs girouettes représentent un griffon couronné, dressé sur ses pattes de derrière. Beaucoup de jardinières fleuries aux fenêtres et les volets peints de couleurs vives.

Le voici!

L'homme aux moustaches en crocs doit être un officier de la milice communale, ou une sorte de prévôt. Son costume bariolé me fait penser aux lansquenets des guerres d'Italie. Sur sa tête une bourguignote : casque léger en métal blanc, avec visière et protège-oreilles. Sa petite cuirasse de buste est en partie recouverte par un ample pourpoint brodé noir et or, aux manches gigot rattachées par des aiguillettes de soie mauve aux ferrets d'argent. Ses jambes disparaissent sous d'immenses chausses à claire-voie, bouffantes, tailladées de crevés horizontaux et verticaux. Une jambe est orange, l'autre verte.

Suspendu par deux larges sangles croisées, décorées de cabochons d'argent, un gros tambour est calé sur son ventre. Peint en bleu vif, ce tambour est décoré du griffon couronné, dressé sur ses pattes de derrière.

Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan...
... plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan...

L'officier de police range ses baguettes sous les sangles, déploie un parchemin.

Des badauds font cercle autour de lui. Le porteur d'eau pose ses seaux pour s'approcher. Il n'y a pas une fenêtre inoccupée sur toute la longueur de la rue.

Deux chiens sortent d'une arrière cour en se reniflant sous la queue.

Un moutard de cinq ou six ans se fait menacer du fouet par sa mère s'il ne se tait pas immédiatement.

Le tambour de ville commence sa lecture que Pharnabase traduit pour moi.

AVIS A LA POPULATION

Jussade, épouse de notre estimé maire Cornélius, a fait une scène inacceptable à son mari dans la nuit de mercredi à jeudi, à propos du sauvetage du noble étranger. En punition, elle sera fessée au son de la cloche, sur le balcon de l'hôtel de ville. Son châtiment lui sera administré cet après-midi, à trois heures précises. Venez nombreux.

Il range son parchemin, reprend ses baguettes.

Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan... Ran-tan-plan...
... plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan-plan...

Au fenêtres l'animation est grande. Les conversations vont bon train. Tous les regards se dirigent vers la maison du maire.

Je me retourne pour regarder Jussade.

Elle n'a pas bougé. Simplement son visage s'est coloré. Ses mains pétrissent son tablier blanc.

Dans la rue, les badauds suivent le tambour de ville qui s'éloigne.

(à suivre)

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