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Le griffon couronné - 1
Jean Francois

Mes vacances en montagne? Ex-tra-or-di-naires!

L'air pur des alpages... La viande des Grisons et les soirées raclette au chalet... Les montagnardes fessues qui roulaient de l'arrière train sous leurs jupes rouges ou vertes... Le yodel au sommet du Geisler Spitze... La fatale randonnée sur les crêtes des Dolomites...

Ha! Que je te raconte :

Le ciel devient marron. Puis tout blanc.

La montagne gronde. La neige chasse en mauvais paquets enveloppants que des vents mugissants propulsent en tourbillons vertigineux, comme l'épicentre d'un cyclone.

On ne voit plus rien. Nous titubons en aveugles dans un nuage à consistance d'ouate. Je perds le contact avec les autres. Mes cris restent sans écho. Mon téléphone portable, gelé, ne fonctionne plus.

Exténué, désespéré, je me traîne de plus en plus difficilement, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux... bientôt jusqu'aux cuisses. Des pans entiers de glacier explosent dans un fracas de bombardement.

Je perds connaissance. La chute. Le trou noir.

Je me réveille dans un grand lit de campagne à châssis de noyer ciré, sous un énorme édredon grenat, le front ceinturé d'un pansement. Un couple souriant m'observe avec compassion. La femme, un peu craintive, se penche pour me présenter un grog odorant, servi dans un grand bol décoré d'elfes et de lutins.

Effaré, je me frotte les yeux, me pince pour m'assurer que je suis bien réveillé : l'homme et la femme sont vêtus en bourgeois aisés du XVIIème siècle!

Ils essaient de se faire comprendre par gestes. Entre eux ils parlent un dialecte guttural à la prononciation rapide qui n'est ni de l'allemand, ni du suisse-romanche, ni de l'italien. C'est alors que se lève, dans un angle obscur de la chambre, un homme que je n'avais encore remarqué, coiffé d'un tricorne, sanglé dans une jaquette à queue de pie bleu ciel à double rangée de boutons dorés.

"Docteur Pharnabase", se présente-t-il en s'inclinant cérémonieusement. "Cornelius m'a fait appeler pour vous examiner dès que notre équipe de secours vous a ramené."

"Cornélius?"

"Le maire de notre ville, que voici" : Il désigne l'homme que j'avais vu à mon chevet en me réveillant.

Puis il me montre celle qui m'a donné le grog : "Sa femme : Jussade."

Loin de parler couramment l'allemand, j'arrive néanmoins à me débrouiller dans une conversation simple. Mais le médecin s'exprime dans un vieil allemand bizzare, rempli de tournures archaïques, émaillé d'expressions latines.

"Vous vous réveillez juste à temps pour assister au châtiment de Jussade", enchaîne-t-il d'un ton neutre en bourrant une pipe en terre blanche. "Elle va être fessée en public sur le balcon de l'hôtel de ville."

Je me dresse sur mes oreillers comme si un scorpion m'avait piqué et bredouille : "Fessée... en public!"

"Bien sûr", dit le docteur. Et dardant un regard sévère sur l'épouse du maire il ajoute, les lèvres pincées : "Elle a tout fait pour."

"Mais qu'a-t-elle donc fait?"

"Vous avez été découvert par hasard par l'un des nôtres, qui s'est trouvé pris lui aussi dans la tempête de neige. Vous étiez à demi-mort de froid, il n'y avait pas une minute à perdre. Joska est venu réveiller le maire au milieu de la nuit, demandant, comme c'est notre devoir, la levée d'urgence d'un groupe de secouristes. Figurez-vous que Jussade l'a pris de haut, s'est montrée grincheuse et, furieuse d'être tirée du lit, a récriminé et piqué une colère. Oui! criait-elle, les poings sur les hanches, toute décoiffée et la chemise de nuit en bataille, oui! Toujours ces imprudents du monde extérieur! Ces insensés de la civilisation moderne! Môôssieu veut faire de la montagne alors qu'il n'y connaît rien... Môôssieu part le nez en l'air et les mains dans les poches alors que n'importe quel imbécile voit la tempête arriver... Zut! Zut et zut! Et c'est nous qui devons voler à son secours. Et c'est toi, Cornélius, qui abandonnes ta femme en pleine nuit pour t'en aller jouer les héros sur le glacier. Ah! c'est comme ça... Ah! mon bonhomme, je vais te montrer de quel bois je me chauffe... Très bien... Parfait... Demain je ne ferai pas le cuisine. Rien dans ton assiette. Ni dans celle de ton Môôssieu. Je ne ferai pas le marché. Ni les lits. Ni le ménage. Alors son mari lui a dit sévèrement : Nous réglerons ça demain, Jussade. Pour l'instant nous avons un homme à sauver là-haut. Au-revoir. Et Cornélius est parti avec trois hommes expérimentés pour vous ramener dans la vallée."

Passablement abasourdi par ce que je viens d'entendre, j'émets une timide objection : "Mais enfin... en admettant que Madame ait été fautive, il existe sûrement d'autres moyens de la réprimander...
La fessée publique! Administrée sur le balcon de l'hôtel de ville! N'est-ce pas aller un peu loin?"

Le docteur Pharnabase semble ne pas comprendre.

"Que voulez-vous dire par un peu loin? Une femme fautive doit recevoir la correction maritale, non? Et de par sa position d'épouse du maire, Jussade doit donner l'exemple à nos concitoyennes. C'est pourquoi elle va être fessée publiquement devant toute la ville."

"Mais c'est affreux pour elle!" m'écriai-je en glissant mes jambes hors de l'édredon et posant mes pieds sur la descente de lit en haute laine.

"Affreux, pourquoi?" Le médecin se tourne vers Jussade et l'interroge dans leur langue étrange et mystérieuse. Je ne comprends naturellement pas un traître mot, mais je suis attentivement les différentes expressions qui défilent sur le visage de la femme. Or il est évident qu'elle n'est ni horrifiée, ni épouvantée par le sort qui l'attend. Elle me regarde et répond aux questions du médecin en s'adressant directement à moi.

Pharnabase traduit dans son germano-latin du moyen âge : "Je suis beaucoup trop impulsive et emportée. J'ai eu un accès de mauvaise humeur en étant tirée du lit en pleine nuit. A peine Cornélius a-t-il été parti que j'ai amèrement regretté ma colère. Je n'avais vu que mon petit confort égoïste alors qu'un homme avait besoin de secours sur le glacier. Je vous demande humblement pardon, Monsieur. J'ai bien mérité la correction maritale. J'en voudrais à Cornélius s'il ne me la donnait pas."

Moi aussi je la regarde dans les yeux : "Devant toute la ville? Sur le balcon de la mairie?"

Pharnabase fait l'interprète.

Jussade redresse le buste, affermit ses épaules, lance son petit menton en avant dans une expression à la fois de fierté et de défi.

"Je suis la première citoyenne de cette ville. Il est normal que je donne l'exemple."

"Parce que..." Je regarde le bol vide sur lequel trois lutins essayaient de capturer un elfe avec un filet à papillons. Puis je fixe à nouveau l'épouse du maire : "... parce que, dans votre pays, les autres femmes reçoivent elles aussi ce que vous appelez... heu... la correction maritale?"

Jussade éclate de rire.

"Bien entendu! Toutes les femmes sont fessées quand elles ne sont pas sages. Il faut venir d'une civilisation aussi dénaturée et aussi folle que la vôtre pour ne plus comprendre cette nécessité."

(à suivre)

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